Santé Animale : usage abusif des antibiotiques et ses effets sur la santé humaine

Contexte

La résistance aux antimicrobiens (RAM) constitue aujourd’hui une menace majeure pour la santé publique mondiale. Elle résulte notamment de l’usage inapproprié des antibiotiques aussi bien chez l’humain que chez l’animal.

Dans le secteur de la santé animale, l’utilisation non rationnelle de ces produits, que ce soit pour traiter, prévenir ou stimuler la croissance ; contribue à la diffusion de bactéries résistantes, qui peuvent être transmises à l’homme par contact direct, aliments d’origine animale ou environnementale.

Face à cette situation, le Burkina Faso, à l’instar d’autres pays, a intégré dans sa stratégie nationale de lutte contre la RAM l’approche “One Health”, qui reconnaît l’interdépendance entre la santé humaine, animale et environnementale.

Dans le cadre des activités de la Plateforme Médias Santé Publique (PMSP), cet entretien vise à informer et à renforcer la sensibilisation autour de la gestion responsable des antibiotiques en santé animale.

Entretien avec le Dr Lalidia Bruno OUABA

Quels sont les types d’antibiotiques les plus couramment utilisés dans le secteur de l’élevage au Burkina Faso ?

Plusieurs classes d’antibiotiques sont utilisées, mais les plus courantes restent les tétracyclines, notamment l’oxytétracycline sous différentes concentrations (5 %, 10 % et 20 %). On retrouve également les pénicillines, les sulfamides et les macrolides.

Ces molécules sont utilisées aussi bien chez les animaux de rente – bovins, ovins, volailles – que chez les animaux de compagnie tels que les chiens et les chats.


Dans quelles conditions ces antibiotiques sont-ils administrés aux animaux : à des fins curatives ou préventives ?

L’usage principal des antibiotiques en santé animale demeure curatif, car les animaux, tout comme les humains, tombent malades. Les vétérinaires et agents de santé animale sont donc amenés à les utiliser pour traiter les affections dont le diagnostic est établi.

L’utilisation à titre préventif intervient dans certains contextes, notamment lors de maladies virales susceptibles d’entraîner des surinfections, notamment chez les animaux présentant un système immunitaire fragile. Toutefois, l’objectif est de réduire au maximum l’usage des antimicrobiens en privilégiant des mesures alternatives, telles que la biosécurité, afin de prévenir l’introduction et la propagation des maladies dans les élevages.


Quelles sont les principales causes de l’usage abusif et inapproprié des antimicrobiens dans l’élevage ?

L’automédication en est l’une des principales causes. Certains éleveurs estiment, à tort, être en mesure de traiter eux-mêmes leurs animaux dès lors qu’ils ont un accès facile aux médicaments.

À cela s’ajoute une insuffisance de supervision vétérinaire, due notamment au nombre limité de praticiens par rapport à l’étendue du territoire. Il existe également un manque de sensibilisation des éleveurs et de certains acteurs sur les risques liés à la résistance aux antimicrobiens.

Enfin, la facilité d’accès aux médicaments, parfois par des circuits parallèles, favorise des usages inappropriés.


Certains éleveurs utilisent le « Tupay », acheté dans la rue, pour traiter les animaux. Que pensez-vous de cette pratique ?

Le « Tupay », souvent présenté sous forme de gélules jaune-rouge vendues sur les marchés, serait, selon certaines observations, de l’oxytétracycline à faible dosage. Toutefois, cette utilisation n’est pas recommandée, car la composition exacte du produit est généralement inconnue.

Même si ce type de produit peut parfois atténuer temporairement certains symptômes, la bonne pratique consiste à consulter un vétérinaire. Celui-ci doit examiner les animaux, évaluer les signes cliniques, émettre une suspicion diagnostique et prescrire un traitement adapté.

L’usage de produits dont la composition et le dosage ne sont pas maîtrisés contribue à renforcer la pression de sélection des bactéries résistantes. Il est donc impératif de mettre fin à ces pratiques et de privilégier l’intervention de professionnels qualifiés.


Existe-t-il un cadre réglementaire encadrant la prescription et la distribution des antibiotiques vétérinaires ?

Il existe un cadre réglementaire bien défini. Le Code de santé animale et de santé publique vétérinaire prévoit plusieurs dispositions relatives à la prescription et à l’utilisation des médicaments vétérinaires. La prescription doit obligatoirement être effectuée par un vétérinaire, conformément aux textes en vigueur.


L’usage abusif des antibiotiques en santé animale peut-il contribuer à la résistance antimicrobienne chez l’homme ?

Absolument. L’utilisation abusive des antimicrobiens en élevage favorise la sélection de bactéries résistantes. Certaines de ces bactéries sont spécifiques aux animaux, tandis que d’autres sont communes à l’animal et à l’homme.

Ces germes résistants peuvent persister chez des animaux apparemment sains et être disséminés dans l’environnement à travers les déjections. En raison de pratiques d’hygiène parfois insuffisantes, l’homme peut être exposé à ces agents pathogènes par la consommation de viande, de lait, d’œufs ou de produits agricoles contaminés.

Lorsque ces bactéries provoquent une infection chez l’homme, les traitements classiques peuvent s’avérer inefficaces en raison de leur profil de résistance.

Flux des déterminants de la résistance aux antibiotiques entre les différents réservoirs
En bleu sont indiqués les points où sont administrés des antibiotiques

Quelles sont les principales voies de transmission ?

La transmission peut se faire directement par le contact avec des animaux porteurs ou indirectement par la consommation de produits animaux contenant des résidus d’antimicrobiens, lorsque les délais d’attente ne sont pas respectés.

L’ingestion répétée de faibles doses d’antibiotiques peut également favoriser l’apparition de résistances au sein de la flore bactérienne humaine.


Disposez-vous de données ou d’études illustrant ce phénomène au Burkina Faso ?

Oui, plusieurs études existent. Le Laboratoire national de l’élevage mène notamment des activités de surveillance de la résistance aux antimicrobiens dans les fermes laitières et avicoles. Des analyses ont permis d’identifier des germes résistants, notamment dans les cas de mammites bovines et en élevage de volailles.

Par ailleurs, des données issues du suivi des échecs thérapeutiques contribuent à documenter ce phénomène au niveau national.


Quels mécanismes de pharmacovigilance vétérinaire sont en place ?

Un décret encadre la pharmacovigilance vétérinaire. Il prévoit la collecte continue de données sur les médicaments vétérinaires, tant au niveau de leur importation que de leur commercialisation et de leur utilisation sur le terrain.

Toutefois, le système reste confronté à des défis, notamment en termes de ressources humaines, de sensibilisation des acteurs et de remontée systématique de l’information.

Quelles sont les principales alternatives à l’utilisation systématique des antibiotiques en élevage ?

Bilan de la campagne de vaccination contre les maladies animales prioritaires 2024-2025

La première et principale alternative, c’est la vaccination. Elle permet de prévenir les maladies, notamment celles d’origine virale, pour lesquelles les antibiotiques sont inefficaces. À travers les campagnes nationales de vaccination, des millions d’animaux sont protégés chaque année, ce qui réduit fortement le recours aux antimicrobiens.

Une autre alternative importante concerne l’amélioration des conditions d’élevage. Une bonne hygiène, le nettoyage, la désinfection et la mise en place de mesures de biosécurité limitent la transmission des maladies, surtout dans les élevages familiaux.

L’alimentation joue également un rôle clé. Un animal bien nourri est plus résistant aux maladies. C’est pourquoi des contrôles sont régulièrement effectués sur les aliments pour bétail afin d’en garantir la qualité.

Enfin, à plus long terme, la sélection de races plus résistantes aux maladies constitue une piste prometteuse. Toutes ces alternatives combinées permettent de réduire durablement l’usage des antibiotiques et de lutter contre l’antibiorésistance.


Quels progrès ou initiatives locales méritent d’être salués dans la lutte contre la RAM en santé animale ?

En termes d’initiatives, il y en a quand même quelques-unes. Les grandes directions techniques intègrent de plus en plus la sensibilisation dans leurs actions, car elle est essentielle dans la lutte contre la résistance aux antimicrobiens.

Aux côtés de l’État, les associations professionnelles et communautaires jouent également un rôle actif. Ensemble, ces acteurs organisent, selon leurs moyens, des activités d’information à destination des éleveurs, des praticiens et du grand public.

L’objectif est d’expliquer les risques liés à un mauvais usage des antibiotiques, car beaucoup ne mesurent pas encore l’impact réel de leurs pratiques. Ces actions de terrain, centrées sur l’information et l’éducation, sont aujourd’hui les initiatives les plus visibles et les plus prometteuses. Mieux informés, les acteurs changent progressivement leurs comportements, ce qui constitue un progrès majeur dans la lutte contre la RAM.

Quels messages adresser aux éleveurs, aux vétérinaires et aux consommateurs pour un usage plus responsable des antibiotiques ?

Les messages doivent s’adresser à tous les acteurs, car la résistance aux antibiotiques concerne toute la chaîne. Pour les éleveurs, le message principal est simple : en cas de maladie, il faut faire appel aux professionnels de la santé animale et éviter l’automédication. Le vétérinaire doit intervenir non seulement pour traiter, mais aussi pour conseiller dès l’installation de l’élevage, afin de prévenir les maladies.

Pour les vétérinaires, l’enjeu est d’être plus disponible et plus rigoureux dans le suivi des élevages. Il ne suffit pas de prescrire un médicament, il faut accompagner l’éleveur et veiller au respect des recommandations pour éviter les mauvaises pratiques.

Enfin, pour les consommateurs, il s’agit d’être plus vigilant sur l’origine et la qualité des produits. Ne pas choisir uniquement en fonction du prix, mais privilégier les circuits suivis par les services techniques. Cette vigilance encourage les bonnes pratiques et contribue à un usage plus responsable des antibiotiques.


🖋️ Entretien réalisé par : Mme Micheline OUEDRAOGO, point focal RAM, membre de la Plateforme Médias Santé Publique (PMSP).

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